Route du Rhum – Destination Guadeloupe : Ces quelques minutes où tout bascule

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Il y a les adieux sur les pontons, les derniers regards vers les proches, la foule massée sur la côte et cette étrange sensation de quitter un monde pour en rejoindre un autre. La Route du Rhum – Destination Guadeloupe concentre, en quelques heures, des années de préparation, parfois des rêves d’enfant, mais aussi toutes les incertitudes d’une traversée dont personne ne connaît encore le scénario. Un drôle de vertige, de l’émotion à l’action que racontent Franck Cammas, Florian Gueguen (Graine de Courage), David Ducosson (Trilogik) et Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance).

Quatre participations à la Route du Rhum, une victoire en 2010 à la barre du maxi-trimaran Groupama 3 et une solide expérience du solitaire : Franck Cammas connaît les ressorts de cette journée si particulière. Pourtant, lorsqu’il évoque les heures les plus éprouvantes, ce sont celles qui précèdent le coup de canon qui lui viennent d’abord à l’esprit. « J’ai toujours trouvé les jours avant le départ plus difficiles à vivre que le départ lui-même. On passe beaucoup de temps à imaginer ce qui pourrait arriver, tout ce qui pourrait casser, les conditions qu’on va rencontrer. On regarde la météo pour savoir à quelle sauce on va être mangé. Et puis, brutalement, on sait qu’on va quitter le confort de la terre pour se retrouver dans un environnement complètement différent. »

Le navigateur se souvient notamment de sa première participation, en 1998. À peine 500 milles parcourus sur son bateau en solitaire et, dès la première nuit, un coup de vent annoncé à force 9. « Je n’avais pas d’ambition particulière de performance. Mon objectif, c’était simplement de passer. Finalement, ça m’enlevait aussi une partie de la pression : j’acceptais de faire ma propre course, sans chercher à me mettre immédiatement au niveau des meilleurs. » À mesure que l’échéance approche, les gestes prennent le relais des pensées. Quitter l’hôtel, rejoindre le bateau, saluer les proches, larguer les amarres : la journée obéit à un déroulé presque minuté. « Le plus dur, c’est peut-être de dire au revoir à tout le monde, avec toute l’incertitude des heures et des jours à venir. Ensuite, quand on a quitté le ponton, on enchaîne des actions programmées. On suit la liste qu’on s’est donnée. On n’est plus en train d’imaginer ce qui pourrait se passer, on répond à ce qui se présente. Et finalement, ça libère du stress. »

Une heure après le coup de canon, Cammas dit s’être souvent senti presque soulagé. Non que les difficultés aient disparu, mais parce qu’il pouvait enfin agir. Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance) décrit un mécanisme très proche, avec une pointe d’humour lorsqu’il évoque l’effervescence du village de la course. « Il faut arriver en forme au départ, mais on passe une semaine à Saint-Malo où tout le monde nous demande si on est stressé. On ne l’était pas forcément, jusqu’à ce qu’on nous pose la question dix fois dans la même journée ! » Mais une fois à bord, le Britannique n’a plus vraiment le loisir de se poser de questions. « Quand on commence à regarder les choix de voiles, à prendre nos marques sur la ligne, à parler avec l’équipe, on est dans l’action. C’est presque un soulagement : ça y est, on y est. Après, une fois en course, d’autres inquiétudes arrivent. On ne veut pas casser, on ne veut pas faire de mauvais choix stratégiques, on regarde les autres… Mais au moment du départ, on n’a plus vraiment le temps de penser au stress. »

Route du Rhum - Destination Guadeloupe : Ces quelques minutes où tout bascule© LOIC VENANCE

Du rêve d’enfant au choc des adieux

Pour Florian Gueguen (Graine de Courage), l’histoire commence bien avant sa première participation. Elle remonte à son enfance à Cancale, sur ce plan d’eau où il apprenait à naviguer et d’où il regardait, tous les quatre ans, les héros de la course s’élancer vers la Guadeloupe. « Quand tu es gamin et que tu vis ici, la Route du Rhum, c’est quelque chose de mythique. On venait voir les départs avec les petits catamarans de l’école de voile. À l’époque, les skippers étaient des stars et ça paraissait complètement inaccessible. Je ne m’étais même jamais imaginé pouvoir y participer un jour. » Le rêve a pourtant fini par prendre forme, presque à son insu. À force de rencontres et d’occasions saisies, le Bretillien s’est retrouvé engagé en 2018, avec un bateau encore imparfaitement préparé et le sentiment de vivre quelque chose d’irréel. « Je crois que j’ai vraiment réalisé ce qui m’arrivait quand je me suis retrouvé dans le village, puis sur la ligne. C’était presque surréaliste. J’étais tellement pris par la création du projet que je n’avais pas suffisamment préparé la course elle-même. »

Route du Rhum - Destination Guadeloupe : Ces quelques minutes où tout bascule© FACTSTORY

Cette première tentative s’est arrêtée en Espagne. Un abandon qu’il considère aujourd’hui comme une leçon salutaire. Quatre ans plus tard, il a rejoint la Guadeloupe. Le 1er novembre prochain, il prendra son troisième départ, cette fois à bord du trimaran Graine de Courage. L’expérience a changé son regard, pas la portée de l’événement. « Les premières fois, c’est lunaire. Aujourd’hui, ce n’est plus la même sensation, mais c’est toujours aussi prenant. Quand on vit à Saint-Malo, on parle de la Route du Rhum toute l’année. Dès février ou mars, les gens commencent à demander si le bateau est prêt, si on est qualifié… On a l’impression qu’il n’y a plus que cette course qui compte. » Pour autant, le plus délicat reste peut-être à venir. « Je ne suis pas très adieux. Je dis souvent à mes proches que je préférerais ne pas les voir le jour du départ. C’est presque plus dur que la course elle-même. Il faut quelques heures pour vraiment se mettre dedans. » Car derrière le spectacle offert aux milliers de spectateurs, une réalité autrement intime s’impose : celle de se retrouver seul, pour de bon. « Tu passes d’un monde où il y a énormément de monde autour de toi à deux semaines tout seul sur ton bateau. Les premières fois, tu te demandes même comment tu vas supporter ça. Et puis la nuit tombe, il fait froid, humide, le bateau bouge, craque… Ce n’est pas exactement un départ en vacances ! » David Ducosson (Trilogik), lui aussi engagé en Rhum Multi, connaît cette secousse. Il a déjà vécu deux éditions très différentes, mais conserve le même souvenir de cette séparation brutale. « C’est un moment formidable, mais aussi très dur émotionnellement. Tu laisses la famille, les amis, et tu te retrouves tout seul dans la meute. Ça fait quand même un sacré choc. Et tu ne peux pas vraiment te laisser aller : il faut tout de suite te concentrer sur ce qui se passe autour de toi. » Cette année, une dimension supplémentaire s’ajoutera à l’équation. « Ma situation familiale a changé. J’ai des enfants maintenant, alors émotionnellement, c’est encore autre chose. »

La ligne de départ ne pardonne pas toujours

Les deux précédentes participations de David Ducosson ont également été très contrastées sur le plan sportif. En 2018, à bord d’un Multi50 qu’il connaissait parfaitement, il avait réussi une entame spectaculaire, jusqu’à passer en tête de sa catégorie à la marque du cap Fréhel, au milieu des meilleurs IMOCA. « Je m’étais plutôt bien débrouillé ! Je m’étais retrouvé et ça avait permis d’avoir de belles images du bateau. »

Route du Rhum - Destination Guadeloupe : Ces quelques minutes où tout bascule© FACTSTORY

Quatre ans plus tard, le tableau était moins réjouissant. Acquis au printemps, son nouveau trimaran n’avait effectué ses premières navigations qu’à la fin de l’été. « La fois d’avant, même si j’étais en retard dans ma préparation, je connaissais très bien mon bateau. J’avais participé à sa construction et beaucoup navigué dessus. En 2022, c’était l’inverse. On l’avait acheté en mai, on avait commencé à naviguer fin juillet ou début août et on n’avait pas vraiment le mode d’emploi. J’ai eu plein de galères. »

Cette fois, le skipper de Trilogik dispose d’autres repères : deux transatlantiques à bord, des navigations régulières autour de la Guadeloupe et une connaissance approfondie de sa machine. De quoi envisager les premières manœuvres avec davantage de sérénité, sans céder à la tentation d’en faire trop. « Le but, ce n’est pas de passer la ligne dix minutes après les autres, mais ce n’est pas non plus de casser le bateau en voulant la couper au laser. Il faut rester calme, bien se placer, sans prendre trop de risques. Partir en second rideau, ce n’est pas dramatique. Ça ne conditionne pas toute la transat. » Sam Goodchild sait, lui, à quel point tout peut basculer avant même d’avoir véritablement pris le large.

Lors de sa précédente participation, en 2018, sa Route du Rhum s’était arrêtée presque aussitôt commencée. Un problème technique avait provoqué un violent retour de manivelle sur une colonne de winch, le blessant au bras et au visage. Une mésaventure brutale, survenue au pire moment, dont le skipper de MACIF Santé Prévoyance refuse pourtant de faire un traumatisme. « Ce n’était ni facile ni agréable, évidemment. Mais on sait ce qui s’est passé, on sait pourquoi, et on en a tiré des leçons. On a réussi à digérer cet épisode. Surtout, ce qui est arrivé il y a quatre ans ne concerne pas seulement les départs : ça peut se produire n’importe où, n’importe quand. Les enseignements qu’on en a tirés, on les applique tous les jours. » Ce jour-là, l’accident avait imposé une tout autre forme de concentration. « Quand un problème survient, le stress disparaît d’une certaine manière. On passe en gestion de crise. On ne se demande plus ce qui pourrait arriver, mais ce qu’on peut faire avec la situation dans laquelle on se trouve. » Face à l’imprévu, les hypothèses n’ont plus cours. Il faut composer avec la réalité, prendre des décisions et agir.

Quand la foule s’efface

Cette bascule, Franck Cammas la connaît désormais des deux côtés. En 2022, il avait accompagné Charles Caudrelier lors des dernières minutes précédant le coup de canon, avant de quitter le Maxi Edmond de Rothschild. Cette année, il vivra de nouveau l’événement depuis l’entourage d’un concurrent, au sein de la cellule performance de SVR-Lazartigue, aux côtés de Tom Laperche. Une position qui lui permet de mesurer ce dont les solitaires ont besoin à cet instant précis. « Quand on est dans l’équipe, on connaît un peu ce que le skipper a dans la tête. On essaie donc de lui éviter le maximum de questions et de sollicitations. On sait que ce n’est pas le meilleur moment pour venir le déranger. » Mais une fois revenu à terre, le navigateur peut enfin goûter au spectacle. « En tant que spectateur, on ressent évidemment des émotions, mais ce n’est pas du tout la même chose. C’est beaucoup plus relaxant. On apprécie davantage le départ, on voit à quel point c’est beau. Quand on est sur le bateau, on essaie déjà de se gérer soi-même avant de profiter du spectacle ! »

Pour ceux qui restent, la Route du Rhum offre une fête, un déferlement d’images, de bruit et d’émotions. Pour ceux qui s’élancent, elle marque surtout la fin de l’attente et des derniers instants partagés. Bientôt, la côte s’éloigne, les préoccupations changent de nature et les premiers choix de course occupent tout l’espace. Le 1er novembre, au large de Saint-Malo, chacun vivra cette transition à sa manière, avec son histoire, ses souvenirs et ses propres repères. Car avant de se mesurer à l’Atlantique, il faut d’abord trouver sa façon de quitter la terre.

OC SPORT Pen Duick

OC Sport Pen Duick est la filiale française du groupe OC Sport en charge des événements de course au large. Créé pour gérer les campagnes sportives d’Eric Tabarly, d’une part, et Dame Ellen MacArthur de l’autre, figures emblématiques du sport international, le groupe perpétue fidèlement l’esprit et les valeurs qui animaient ces pionniers fondateurs : vivre et partager des expériences uniques avec le public, les sportifs et les partenaires. Historiquement engagé dans la course au large, le groupe a développé une expertise unique dans la voile professionnelle en s’appuyant sur un double savoir-faire dans la gestion d’équipes et l’organisation des courses les plus prestigieuses (Route du Rhum – Destination Guadeloupe, The Transat CIC, La Solitaire du Figaro Paprec, la Transat Paprec, L’Arkea Ultim Challenge – Brest…).

OC Sport est une société du Groupe Advenn.

Article rédigé à partir d’un communiqué de presse

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