Depuis 2018, les marins de la Route du Rhum terminent leur traversée sous les yeux du Mémorial ACTe, posé à l’entrée de la rade de Pointe-à-Pitre. Entre le port de départ et la ligne d’arrivée, l’Atlantique porte une histoire que l’on évoque rarement pendant la course : celle de la traite et de l’esclavage. Webtv-Iles a choisi de la raconter simplement, avec des faits établis et leurs sources.

Cette page ne compare pas l’épreuve sportive des marins, choisie et préparée, au sort des millions de personnes déportées, qui n’a aucune commune mesure. Elle rappelle des faits, pour que chacun sache sur quelle mer naviguent les bateaux.
Saint-Malo, port de départ et ancien port négrier
Saint-Malo, d’où s’élance la Route du Rhum depuis 1978, a aussi été un port de la traite atlantique. Au XVIIIe siècle, c’était le cinquième port négrier français, derrière Nantes, La Rochelle, Le Havre et Bordeaux : environ 214 expéditions y ont été armées entre 1713 et 1792, soit quelque 6,5 % des expéditions françaises.
Ces navires ne filaient pas droit vers les Antilles. Ils partaient d’abord vers les côtes d’Afrique, où leurs équipages achetaient des captifs, traversaient ensuite l’Atlantique vers les colonies d’Amérique, puis revenaient en Europe chargés de produits coloniaux. C’est ce que l’on appelle le commerce triangulaire.

Des routes qui se croisent, sans se confondre
La Route du Rhum relie Saint-Malo à la Guadeloupe presque en ligne directe. La traversée imposée aux captifs partait, elle, des côtes africaines. Les deux routes ne sont donc pas les mêmes. Elles se rejoignent pourtant au milieu de l’océan, dans la zone des alizés, et aboutissent au même arc antillais. La carte ci-dessous superpose la trace réelle du vainqueur de 2026 et un schéma du circuit historique.
Entre le XVIe et le XIXe siècle, environ 12,5 millions de personnes ont été embarquées de force sur des navires négriers à destination des Amériques, selon les estimations de la base de données Slave Voyages, qui fait référence chez les historiens. Les navires sous pavillon français en ont transporté près de 1,4 million. Un grand nombre d’entre elles sont mortes pendant la traversée.
Les mêmes alizés
Pour rejoindre les Antilles à la voile, il faut aller chercher les alizés, ces vents réguliers qui soufflent du nord-est entre les tropiques. Les navigateurs le savent depuis des siècles : dès 1686, l’astronome anglais Edmond Halley publiait l’une des toutes premières cartes de ces vents. Les skippers de 2026, avec leurs routeurs et leurs fichiers météo, vont chercher le même moteur pour glisser jusqu’à la Guadeloupe.

Du sucre au rhum, de Darboussier au Mémorial
Le rhum qui a donné son nom à la course est né de la canne à sucre. Aux Antilles, l’économie de la canne a reposé jusqu’en 1848 sur le travail de personnes réduites en esclavage. Quand Michel Etevenon et Jacques Goddet lancent la Route du Rhum en 1978, le nom est choisi pour faire rayonner la Guadeloupe et le rhum des Antilles, que les producteurs de sucre et de rhum mettent alors en avant.
À Pointe-à-Pitre, l’usine sucrière Darboussier a été créée en 1869 sur le site d’une ancienne habitation-sucrerie, et a fonctionné jusqu’en 1980. Son bâtiment administratif est inscrit aux monuments historiques depuis 2006. C’est sur ce site, à l’entrée du port, que s’élève aujourd’hui le Mémorial ACTe.

Le Mémorial ACTe, un lieu de mémoire majeur
Le Mémorial ACTe, centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage, a été inauguré le 10 mai 2015 par le président de la République François Hollande, en présence de plusieurs chefs d’État d’Afrique et de la Caraïbe. Le projet est né à l’initiative du conseil régional de la Guadeloupe. Le Mémorial a ouvert au public le 7 juillet 2015 ; en moins d’un an, près de 110 000 personnes avaient visité son exposition permanente.
Son bâtiment de granit noir, parsemé d’éclats de quartz qui évoquent les millions de victimes, domine l’entrée de la baie. Son exposition permanente retrace l’histoire de l’esclavage depuis l’Antiquité jusqu’à ses formes contemporaines, en passant par la traite atlantique et les abolitions. En 2017, il a reçu le Prix du musée du Conseil de l’Europe. Visible dès l’entrée dans la baie, il marque l’aire d’arrivée de la Route du Rhum depuis 2018.

Quelques dates à connaître
- 4 février 1794 : la Convention abolit l’esclavage dans les colonies françaises.
- 1802 : Bonaparte décide le maintien de l’esclavage ; en Guadeloupe, il est rétabli après la répression menée par le général Richepance.
- 10 et 28 mai 1802 : Louis Delgrès appelle à la résistance par une proclamation affichée à Basse-Terre, puis, le 28 mai, choisit la mort à Matouba (Saint-Claude) avec environ 300 compagnons plutôt que la reddition. Leur devise : « Vivre libre ou mourir ».
- 27 avril 1848 : décret d’abolition définitive. En Guadeloupe, l’abolition entre en vigueur le 27 mai 1848, avancée par le gouverneur face au soulèvement des esclaves. Le 27 mai est aujourd’hui un jour férié en Guadeloupe.
- 21 mai 2001 : la loi Taubira reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Le 10 mai est devenu la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.
Notre regard sur la course
La Route du Rhum est une fête, et un exploit sportif que la Guadeloupe accueille avec fierté depuis 1978. Savoir sur quelle mer naviguent les bateaux ne retire rien à la ferveur des arrivées : cela lui donne de la profondeur.
Quand un marin franchit la ligne au large de Pointe-à-Pitre, il arrive dans un pays dont l’histoire est inscrite dans le paysage : la canne, les anciennes usines, le port, le Mémorial. Accueillir le monde de la voile, c’est aussi lui montrer qui nous sommes. Pendant la période des arrivées, une visite au Mémorial ACTe prolonge la découverte de la course.
Webtv-Iles est un média indépendant : cette page n’engage ni l’organisation de la Route du Rhum ni le Mémorial ACTe.
Sources
- Élysée : déclaration du président de la République sur le Mémorial ACTe, 10 mai 2015
- AFP / RTBF : un an après son inauguration, le Mémorial ACTe a conquis près de 110 000 visiteurs (2016)
- Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe : Prix du musée 2017
- Figaro Nautisme : Mémorial ACTe, un lieu chargé d’histoire pour l’arrivée de la Route du Rhum (2018)
- Ministère de la Culture, base Mérimée : usine sucrière Darboussier
- Histoire de Saint-Malo, d’après Alain Roman, Saint-Malo au temps des négriers (Karthala) et The Trans-Atlantic Slave Trade Database
- Slave Voyages : estimations de la traite transatlantique
- Hérodote : 10 mai 1802, RCI : 28 mai, « Vivre libre ou mourir » et Le Courrier de Guadeloupe : la symbolique du 27 mai
- Élysée : 25e anniversaire de la loi Taubira, 21 mai 2026 et Vie publique : 10 mai, journée nationale des mémoires de l’esclavage
- Bateaux.com : comment est née la Route du Rhum
